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Le « modèle allemand » : modèle ou anti-modèle ?

Réduire les charges sociales et la fiscalité des entreprises de 100Md€/an pour se mettre au niveau de l’Allemagne, revient à réduire de 25% les transferts sociaux et de 30% les plus faibles revenus. Pour quel modèle social alternatif ?
De plus, le « modèle allemand » n’est pas duplicable. Il suppose un comportement de « passager clandestin » au détriment des autres pays européens. Et il conduirait automatiquement à une concurrence exacerbée au sein de l’Europe et donc à la chute de l’euro. Car cette concurrence, tout en conduisant au moins-disant social, maintiendrait les déséquilibres des balances commerciales entre les pays de l’Euroland, ce qui est incompatible avec une monnaie unique.

Des politiques macroéconomiques contrastées France/Allemagne

 

La course en tête de la croissance allemande après 2005, dans le cadre d’une politique de l’offre, s’explique par les accords Hartz qui ont généré, en 10 ans, un différentiel de charges sociales avec la France de plus de 100Md€ par an (chiffre Medef. 2014). Ces accords ont aussi permis une modération salariale qui a accentué et pérennisé, l’atonie de la demande des ménages. Cette politique a eu deux effets cumulés : la non augmentation des importations de biens de consommation et l’augmentation de la productivité des entreprises. Productivité qui a, aussi, été « boostée » par un taux d’importation  de biens intermédiaires au sein des exportations, supérieur à 50% (Le chiffre du commerce extérieur. N°33. 2012), en provenance des PECO et des pays à bas coût, grâce à des délocalisations ou de l’outsourcing dès les années 90. Les taux de chômage officiels n’ont cessé de se réduire pour atteindre 4,5% en Août 2015 (www.statistiques-mondiales.com). Durant cette période, la France a conduit une politique de la demande aux antipodes de la politique économique allemande.

 

Les limites du modèle allemand ou les bonnes questions

 

La première question interpelle la réforme en cours du droit du travail en France.

Le site Data Publica, en commentant la comparaison des taux de croissance de l’Allemagne et de la France depuis 1995, résume très bien le vrai enjeu de ces réformes du droit du travail : « les réformes de « l’agenda 2010 » [accords Hartz] ont restauré la pleine puissance productrice allemande en réduisant le chômage mais sans pouvoir éviter une hausse sensible de la pauvreté et de la précarité ». Soit un total de 11,7 millions de travailleurs précaires représentant 22% des actifs dont le tiers peut être assimilé à des chômeurs de catégories B et C en France. Ce qui remonterait le vrai taux de chômage en Allemagne à plus de 11%. Il faut savoir qu’une réduction de 100Md€/an  des charges sociales, en France, pour rejoindre le niveau des charges allemandes, sans compensation par une augmentation des impôts directs ou indirects sur les ménages, équivaut à une réduction de 25% des transferts sociaux, soit une réduction de 30% des revenus les plus bas. La conclusion n’est pas banale : il faudrait revoir la totalité de notre modèle social.

 

La deuxième question concerne les modalités de l’externalisation d’une part de plus en plus importante de la production pour augmenter la productivité. Cette externalisation est opportuniste en fonction de l’évolution des conditions monétaires, fiscales, sociales, conduisant à des déséquilibres socio-économiques graves au sein des pays « bénéficiaires ».

 

La troisième souligne encore le caractère opportuniste des décisions des acteurs en position dominante, comme l’Allemagne depuis 2005, au travers des évolutions de son commerce extérieur. Les graphiques du site internet www.les-crises.fr, de Décembre 2014, sont éloquents. En 2007, le solde commercial positif de l’Allemagne avec la zone euro et les autres pays de l’UE, hors de la zone euro, arrête brutalement de croître pour revenir, en 2014, au niveau des années 2000. Le recul européen de 87 Md € est compensé par une augmentation de 70 Md, en 2013, avec les Etats-Unis, le Moyen-Orient, la Chine, le reste de l’Asie et le reste du monde. L’Allemagne est donc mal placée pour prendre une posture de « parangon de vertu » alors qu’elle a instrumentalisé le « modèle européen » à son seul bénéfice jusqu’à la crise de 2008 pour se tourner brutalement vers le reste du monde quand ses « clients » européens du Sud se sont effondrés.

 

La quatrième question concerne les IDE intra européennes 

Que sont devenus les flux financiers que l’Allemagne a engrangés pendant 12 longues années ? La note de l’ambassade de France en Allemagne du 18 Décembre 2015, sur les investissements directs en Allemagne en 2013-2014, nous donne la réponse. Globalement cela donne : zone euro (21%), UE hors zone euro (23%), Europe hors UE (9%), Amérique (32%), Asie (12%), Afrique 1%). Ces chiffres donnent à réfléchir. En effet, on peut penser, sans trop de risque de se tromper, que ces IDE ont été, pour une large part financés par le solde commercial avec la zone euro et le reste de l’UE28, pour atteindre en 2007, à son maximum, plus de 190 Md€. On peut donc s’étonner que les pays les mieux dotés soit les EU (hors continent européen), et le RU dont on connaît la vision sur l’UE. Au 10ème pays, mis à part l’Italie, n’apparaissent toujours pas comme bénéficiaires les pays du Sud de l’Europe qui sont les plus en difficultés et qui ont le plus financé la balance commerciale de l’Allemagne. Et l’UE hors zone euro est mieux dotée que le zone euro, délocalisations compétitives obligent.

 

La cinquième question nous interroge sur l’équilibre des balances commerciales ?

Comment imaginer une zone euro pérenne, et donc une UE pérenne si les balances commerciales de la majorité des pays sont durablement déséquilibrées à cause de la domination des avantages comparatifs d’un des pays. Il faut, a minima, rééquilibrer les balances des paiements par des dotations définitives financées par un « fonds européens de stabilisation », par des investissements productifs (pas en infrastructure ou en immobilier) susceptibles de rééquilibrer la balance commerciale, ou par des prêts. Cette dernière solution, la plus usitée à ce jour, est une catastrophe car on augmente ainsi l’endettement de pays qui n’ont déjà pas la capacité de rembourser les dettes antérieures. Il faut donc exclure ce procédé, sauf pour des investissements qui génèreront une recette. Il faut aussi arrêter de faire de la dévaluation sociale la solution. Elle est injuste, elle rend difficile la reconstruction d’avantages comparatifs, elle est un facteur de déstabilisation politique de l’UE, elle est antidémocratique.

 

La posture de passager clandestin : un modèle non duplicable

 

L’Allemagne ne peut pas devenir un modèle car sa réussite est, en effet, fondée sur une posture de « passager clandestin ». Si tous les pays, à commencer par la France, emboîtent le pas de l’Allemagne en fondant leur croissance sur les exportations, nous aurons une surenchère de réduction des charges sociales, de baisse de salaires, de course au prix de vente le plus bas, y compris dans le haut de gamme, puisque tout les pays seront sur le modèle allemand. Nous serons en concurrence frontale les uns avec les autres sur les marchés européens et mondiaux. Nous accentuerons les déséquilibres européens et mondiaux. Cette perspective sera accélérée, pour l’UE, par la fin des quotas avec Chine dans le cadre des accords pris au sein de l’OMC, par la signature des traités transatlantique CETA et TAFTA. Il faut s’asseoir et reprendre les bonnes questions dans le bon ordre. Mais il fallait, d’abord, vider cette hypothèque du modèle allemand avant de proposer de nouvelles pistes de création d’emplois.

 

Marc REYNAUD

Ingénieur et économiste praticien

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Un Commentaire

  1. CBarrière dit :

    Cette analyse fouillée aboutit donc à repousser l’exemple allemand tant pour ses résultats qui seraient surestimés que sa façon de faire, celle du « passager clandestin ». Sans prétendre à une expertise aussi reconnue que celle de Marc Reynaud, je défendrai cependant un point de vue quasiment opposé.

    Côté performance : le « vrai » taux de chômage de l’Allemagne ne serait plus de l’ordre de 5 % mais de 11 % en incluant les catégories B et C d’après M. Reynaud. Alors le même calcul ferait passer le taux d’environ 10 % en France à 16 %. L’écart demeure appréciable.
    Ajoutons une comparaison laissant moins de place aux incertitudes comptables du chômage : il s’agit du taux d’emploi, la part des personnes de 15 à 64 ans occupant un emploi. La différence est alors de 10 points , 74 % en Allemagne pour 64 % en France, pas vraiment une bagatelle ! Rappelons que cette première performance est atteinte alors même que l’Allemagne a rétabli l’équilibre de ses finances publiques ; la France, elle, continue à laisser filer son endettement public sur une pente toujours plus dangereuse avec un déficit effectif du quart du budget de l’État (eh oui 24 % annoncé pour 2016, voilà qui nous parle un peu plus que 3 % du PIB).

    L’Allemagne « passager clandestin » ? Si j’ai bien compris, serait reproché à l’Allemagne de profiter des autres consommateurs européens, en particulier du sud, sans la même réciprocité, étant donné l’atonie de la demande des ménages allemands. Ainsi les pays du sud « financeraient la balance commerciale » allemande. Et le fait de se faire plaisir immédiatement (qu’est-ce donc que la consommation?) serait à porter au crédit du dynamisme de ces pays au commerce extérieur en déficit avec l’Allemagne. Voilà une conception bien française depuis 1981 (1), d’un keynésianisme un peu sommaire : je consomme donc je suis le moteur ; tu produis et épargnes, te voilà passager clandestin (2), c’est à dire profiteur de ma stimulante consommation.

    Il y a une autre façon peut-être de voir les choses. L’Allemagne a réalisé l’effort (effort assurément, et toujours à renouveler) de compétitivité tel que ses produits sont appréciés des consommateurs européens de préférence aux produits américains, chinois, japonais etc. En revanche le déficit du commerce extérieur français chaque année depuis 2005 ne traduit-il pas une certaine incapacité de nos entreprises à répondre à la demande interne (autrement dit nous dépensons régulièrement plus que nous produisons, et pourtant l’on continue à incriminer l’insuffisance de la demande comme origine de nos difficultés )(6) . Imaginons maintenant que l’ensemble de la zone euro s’aligne sur la France, ne retrouverions-nous pas à l’échelle de l’Europe cet excès de consommation avec son corollaire inévitable, le manque d’épargne européenne pour des investissements déjà insuffisants ? (6) Autrement dit ce besoin de financement que la France connaît systématiquement depuis 2005 serait étendu durablement à l’échelle de l’Europe (3), avec les mêmes effets : une bonne tutelle de l’étranger, soit directe par vente de nos actifs (immobilier, industrie, aéroports, clubs de foot…) , soit par l’intermédiaire des marchés financiers .
    Je rejoins bien volontiers Marc Reynaud lorsqu’il dénonce l’endettement comme instrument d’équilibrage des balances de paiements, et ajoutons des finances publiques, les deux étant liés; il s’agit manifestement d’une fuite en avant toujours plus dangereuse. Mais proposer la création d’un autre Fonds européen ne revient-il pas en fin de compte à exiger encore des transferts d’épargne (4) en provenance de l’Allemagne vers les pays à besoin de financement tels la France? L’Allemagne a réalisé un effort exceptionnel pour remettre à niveau l’ex-RDA mais n’exigeons pas d’elle l’impossible : la solidarité européenne ne peut être du niveau d’une solidarité au sein d’une nation.
    Il n’est pas question ici de prétendre s’aligner servilement sur un quelconque modèle, allemand, danois, hollandais ou autre ; mais pourquoi s’empêcher de s’inspirer du meilleur chez nos voisins en vue de réformes structurelles incontournables (5) ? Par exemple le taux d’emploi élevé en Allemagne et faible en France, celui des jeunes en particulier, devrait nous inciter à prendre un peu plus en considération le système de formation d’outre Rhin.
    Non, on ne peut balayer d’un simple revers de main le modèle allemand.

    1) Rappelez-vous le Programme Commun de Gauche en 81 : travailler moins et consommer plus pour sortir du chômage, avec le résultat que l’on connaît.
    2) S’il y a un domaine où se manifestent effectivement des comportements de passager clandestin au détriment de la France, ce serait peut-être celui de la Défense.
    3)Les transactions courantes (Biens+Services) de l’Union Européenne des 28 sont déficitaires de 2005 à 2011 et excédentaires depuis, tout en restant lourdement déficitaires avec la Chine (Eurostat avril 2016)
    4) Dans les mécanismes de solidarité déjà institués dans le cadre de la zone euro, l’Allemagne est actuellement le premier pourvoyeur de fonds.
    5) Quand l’appareil de production n’est pas capable de satisfaire la demande externe (marchés étrangers) et plus encore la demande interne, du fait des difficultés à affronter la concurrence (manque de compétitivité donc), soit il doit recourir au protectionnisme avec ses risques, soit il se remet en question, ce sont les réformes structurelles . Les deux voies peuvent être explorées de pair.
    6) Ces relations macro-économiques sont assez élémentaires et peuvent être déduites de l’équilibre ressources-emplois, une contrainte en fait à l’échelle de toute nation, M. Reynaud devrait en convenir.

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