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La numérisation : opportunité ou piège ?

Nous nous plaçons du point du point de vue de l’emploi en France et de l’avenir de nos enfants. En effet, l’outil économique n’apporte pas de réponses absolues. Ses réponses sont toujours relatives au regard de l’objectif poursuivi en priorité : la maximisation du profit ou le bien commun. Il s’agit donc de s’interroger sur les effets, en termes d’emplois et de sens, d’une numérisation accélérée de tous les domaines de l’économie et de la société au sein d’une économie mondialisée. Les perspectives ne sont pas rassurantes et demandent de s’asseoir pour approfondir les vrais enjeux sociétaux.

 

La bataille fait rage, entre les économistes favorables à la « 3ème révolution industrielle » dont le potentiel de croissance serait majeur et ceux qui disent que cette « révolution » augmentera la fracture sociale. Cette révolution augmentera-t-elle la productivité et, donc, le potentiel de croissance, ou non ? La question est au cœur des politiques économiques car le couple productivité/croissance décide de la création d’emplois. Va-t-elle aussi dans le bon sens ?

 

Quels produits et services nouveaux offre la numérisation aux consommateurs finaux?

 

La question de la création de produits et de services nouveaux peut servir de juge de paix. Je suis étonné, du reste, qu’elle ne soit pas présente dans ce débat. En effet, pourquoi la 1ère et la 2ème révolution industrielle ont générés de la croissance ? Parce qu’il y avait des clients, entreprises, ménages, administrations, pour acheter ces produits et services avec les revenus perçus en les produisant. En est-il ainsi avec cette 3ème révolution industrielle ? La réponse n’es pas évidente, essayons quelques pistes.

 

Quels sont les produits et les services nouveaux : objets intelligents et connectés, voitures intelligentes et connectées, logements intelligents, robots de toutes natures, usines intelligentes, intelligence artificielle, géo-localisation, outils informatiques de traitement à distance de toutes sortes de problèmes  pratiques (formation, santé, domestiques, réparations, entretien), plateformes internet de mise en relation client/fournisseur… On peut continuer longtemps.

 

Certains d’entre eux sont-ils de nature à modifier de manière significative  la structure des dépenses des ménages (ce sont eux qui tirent la croissance en dernier ressort) ? Je ne crois pas. Nous aurons toujours besoin de nous loger, habiller, déplacer, se former, se distraire,…Le seul réel changement porte sur ce que l’on pourrait appeler leur « numérisation » ou plus exactement leur « connectivité », entre eux et à distance, par leur mise en « réseau », créant ainsi de nouvelles fonctionnalités interférant avec leurs usages, sans les changer substantiellement, « sans créer des produits nouveaux » pas de produits nouveaux (uniquement des produits ou des services de substitution), pas de propension à consommer nouvelle, pas de croissance.

 

Quels en seraient les conséquences sur la productivité, la croissance et l’emploi ?

 

Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte que ces technologies, et donc les évolutions qui y sont associées, sont mises en œuvre dans un contexte de concurrence mondialisée et ce, au travers du réseau internet.

 

Le rapport « les classes moyennes face à la transformation digitale » par Roland Berger Consultant, paru en Octobre 2014, résume le niveau des enjeux par quelques chiffres provoquant :

 

-« 42% des métiers présentent une probabilité d’automatisation forte. Des tâches de plus en plus nombreuses seront prises en charge par des outils numériques : 19,8% très fortement (industrie, agriculture, alimentation, construction, fonctions administratives), 18,6% partiellement (commerce et distribution, services à la personne, encadrement intermédiaires, auxiliaires médicaux, métiers juridiques), 3,3% peu automatisables (professions médicales supérieures, encadrement supérieur, ingénieurs, recherche, cadres techniques, enseignants, services sociaux, professions artistiques) »
 
-« 3 millions d’emplois pourraient être détruits par la numérisation à l’horizon 2025. »
 
-« Cela déstabiliserait en profondeur les classes moyennes car de nombreux emplois seraient touchés et à cause d’une polarisation, par cette numérisation, des chaînes de valeur qui leur serait défavorable. Par un déplacement de la valeur créée du producteur et de l’intermédiaire vers « l’agrégateur » ou le distributeur final, [d’échelle mondiale], dont la rémunération est liée aux volumes importants d’informations collectées.  »

 

Tout est dit. Devant un tel « cyclone », on cherche vainement dans ce rapport des propositions pour dépasser le simple constat, sauf quelques suggestions à la marge. Depuis ce rapport, pas de réactions audibles des acteurs économiques et publics. Trois millions d’emplois en jeu, c’est quasiment un doublement du chômage. Est-ce à cause du dernier item de Roland Berger Consultant ? En effet il conclue sa synthèse en affirmant que :

 

« 30 Md€ de recettes publiques supplémentaires seraient générées par la hausse de la productivité (+1,4%/an) liée à la numérisation de l’économie, entraînant une augmentation du taux de croissance du PIB de +1,9%. ».

 

Sachant qu’il faut que la croissance soit supérieure à la somme de la croissance démographique et de la croissance de la productivité pour commencer à créer des emplois, cette hausse de productivité demanderait au minimum une croissance supérieure à 2%. Taux de croissance qui serait insuffisant pour compenser la perte de 3 millions d’emplois par la création de nouveaux. D’autant plus qu’il reste à démontrer que ces futurs équipements numériques ne seront pas largement importés et que l’absence de produits et de services nouveaux ne tirera pas la croissance.

 

Les « cols blancs » vont donc connaître les mêmes affres que les « cols bleus ». La solution de la question de l’emploi par les services est largement interpellée. D’autant plus qu’une étude de la DATAR, remarquable de densité, publiée dès 2010, sur « l’économie des services et le développement des territoires », sous la direction de E.M.Mouhoud, attirait déjà l’attention des décideurs sur l’augmentation des risques de délocalisation des services par leur numérisation, dans un contexte de mondialisation et de libéralisation des échanges.

 

La multiplication des plateformes internet : quelles conséquences sur l’emploi ?

 

L’actualité brûlante sur « l’ubérisation » en cours, nous interroge, aussi, sur les effets positifs ou négatifs des plateformes internet, une des formes de la numérisation des services. Du point de vue des usagers, c’est l’enthousiasme et ces nouvelles pratiques sont l’avenir, un avenir heureux. Effectivement, la croissance de cette économie collaborative a beaucoup d’avantages qu’elle soit marchande ou non. Elle s’étend à des domaines de plus en plus variés.

 

Aucuns ne semblent lui résister. Ces plateformes qui facilitent la relation client/fournisseur  ont des modèles économiques très diversifiés. Que les relations soient marchandes ou non marchandes la plateforme offre un service qui vient s’insérer dans la chaîne de valeur ajoutée en en prélevant une partie qui peut aller de moins de 1% à plus de 10%. Mais cette offre de service peut aussi se substituer, en totalité ou en partie, à une chaîne de valeur ajoutée existante, avec une offre plus large, plus accessible, meilleure marché, plus réactive.

 

Cela se traduit par de la destruction d’emplois ou par leur délocalisation et par une concentration de la valeur ajoutée captée sur un seul acteur, celui qui est propriétaire (« l’agrégateur ») de la plateforme. Comme ces plateformes peuvent se développer indéfiniment, grâce à internet et à des rendements croissants, elles sont en concurrence, au niveau mondial. Celle plébiscitée par les utilisateurs concentrant les flux de recettes et donc les emplois créés par l’activité de la plateforme sur un seul endroit.

 

A ce jour, l’endroit privilégié est extérieur à la France, affaiblissant d’autant notre moteur endogène auxquels contribuaient les chaînes de valeur détruites.

 

Ce modèle « collaboratif », marchand ou non marchand, a donc un coût macroéconomique national qui se traduit nécessairement par une perte d’emplois, car la mise en concurrence des offreurs au sein de la plateforme entraîne une baisse des prix, ce qui ravit le consommateur mais pénalise l’emploi. Dans ce cas, peut-on parler d’augmentation de la productivité de la relation client/fournisseur ou simplement de baisse des coûts de la transaction ?

 

La réponse est sans doute différente selon le modèle économique de la plateforme et sa position au sein de la chaîne de valeur.

 

Augmentation de la productivité globale et mondialisation : transferts de population

 

La numérisation des chaînes de valeur ajoutées est une menace car elle augmente la productivité globale de la relation client/fournisseur, tout en détruisant massivement des emplois, donc la consommation des ménages, sans pouvoir aller chercher la croissance et la création d’emplois par l’exportation à cause du faible niveau de la croissance mondiale. Alfred Sauvy, il y déjà 40 ans, s’est interrogé sur les causes de la fin du plein emploi. Alors que depuis un siècle il s’était maintenu, malgré l’augmentation continue de la productivité. Je me risquerai à une réponse. En économie fermée sur la France, les gains de productivité et de richesse restaient au sein du territoire, la France pour ce qui nous concerne. La richesse créée est dépensée en France en créant des emplois qui remplacent ceux détruits pas les progrès techniques.

 

Point très important : ces nouveaux emplois ne sont nécessairement créés au même endroit, mais ils restent en France. Ils sont alors occupés par des travailleurs ayant migrés au sein de la France. Au final, du point de vue de la France, c’est toujours le plein emploi, même si la Provence et l’Aveyron ont perdu au XIXème siècle une partie de leur population qui espérait des jours meilleurs ailleurs. Mais si ce même processus ce produit sur un espace plus large et non homogène sur le plan culturel et pour avoir un niveau de vie plus faible, le travailleur ne bouge pas et préfère se contenter des prestations sociales surtout si elles sont généreuses. Ce n’est plus le plein emploi pour la France. La destruction-créatrice chère à M. Schumpeter devient la création-destructrice.

 

Au final, l’augmentation de la productivité se traduit toujours par des migrations de populations et par la concentration territoriale des richesses. Les migrations incessantes entre les Etats de la fédération des EU, en est la preuve. Pour l’UE, nous assistons à la concentration de population et de richesses sur le « pentapole européen ».

 

« L’homme numérique aboli l’autre »

 

Cette phrase du philosophe Han Byung-Chul dans son livre la Nuée, citée par L’Express du 9 12 2015, démontre combien la numérisation de nos sociétés interpelle aussi notre vision anthropologique. Il n’est pas possible de faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la place de la numérisation dans  la construction de notre avenir. Réflexion qui doit aller au-delà de la seule numérisation pour l’englober dans la question de la place de la technique.

 

Nous y sommes invités depuis plus d’un demi- siècle par de nombreux auteurs d’horizons différents comme Bernanos « chaque progrès de la technique nous éloigne de la démocratie » (La France contre les robots. 1947), Heidegger (La question de la technique. 1958), Ellul ( Le bluff technologique. 1988), avec un long développement sur la généralisation de l’informatique, le Pape François (Laudato si. 2015), avec une remise en cause du « paradigme technocratique ». Et aujourd’hui même, Jacques Attali, dans son éditorial de l’Express du 9 11 2016, demande un moratoire sur le développement de l’intelligence artificielle pour arrêter de jour aux apprentis sorciers.

 

On aura compris qu’en hommes responsables, il nous est impossible de faire l’économie d’un tel questionnement. L’enjeu de la numérisation va au-delà des questions de productivité et de croissance. La numérisation accélérée ne va pas de soi.

 
Marc REYNAUD

Ingénieur et économiste praticien

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