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Jacques de Larosière : « Aujourd’hui, les mouvements de capitaux font la loi »

Quel est le point commun entre la crise de 2008, les fuites de capitaux pénalisant le Brésil et l’envolée des dettes en Europe ? Tous ces maux sont le fruit du chaos régnant sur le système monétaire depuis les années 1970, estime Jacques de Larosière, ancien patron du Fonds monétaire international (1978-1987) et de la Banque de France (1987-1993). Dans Cinquante ans de crises financières, publié jeudi 12 mai (Odile Jacob, 288 pages, 22,90 euros), il revient sur les grands chocs qui ont secoué l’économie mondiale ces dernières années, en s’attachant à la façon dont les dirigeants ont tenté de les résoudre. Aujourd’hui, il tire la sonnette d’alarme : les largesses des banquiers centraux risquent, selon lui, décontribuer à la formation de bulles

 

En quelques décennies, les grandes banques centrales sont passées du combat contre l’hyperinflation à celui contre l’inflation faible. Que s’est-il passé ?

 

Il est vrai qu’au début des années 1970 les instituts monétaires ont axé leur stratégie sur la lutte contre l’inflation qui, après le choc pétrolier de 1971, faisait des ravages aux Etats-Unis et en Europe. A première vue, ils ont réussi : à l’inflation galopante des années 1970-1980 a succédé la grande modération des prix dans les années 1990, puis 2000. Seulement voilà : une partie de cette modération n’a rien à voir avec l’action des banques centrales. Elle est le résultat d’un phénomène concomitant, à savoir la globalisation des échanges. L’ouverture des frontières des pays émergents à bas salaires et la pression à la concurrence qui l’a accompagnée ont provoqué une modération des revenus salariaux – et donc de l’inflation – dans les pays industrialisés tels que les Etats-Unis, l’Europe ou le Japon.

 

Comment, dans ce cas, sortir du piège de l’inflation faible ?

 

Difficile à dire ! Si les causes profondes de la modération des prix ne relèvent pas de l’action des banques centrales, les outils qu’elles utilisent aujourd’hui pour relancer l’inflation, tels que les rachats massifs de dettes publiques, posent question. Le risque est que la liquidité qu’elles créent pour atteindre leur cible échoue à raviver l’inflation, mais contribue en revanche à la formation de bulles de crédit. Les politiques monétaires actuelles me plongent dans un abîme de doutes.

 

La BCE est critiquée en Allemagne, les républicains américains jugent que la Réserve fédérale devrait rendre plus de comptes… L’indépendance des banques centrales est-elle menacée ?

 

Tout dépend de quelle indépendance on parle. Le débat sur le sujet n’a en effet plus grand-chose à voir avec celui en vigueur lors de la création de la BCE, à la fin des années 1990. A l’époque, l’objectif était de rompre avec la tradition française, où le ministre des finances était en droit de passer un coup de fil à la Banque de France lorsqu’il souhaitait influencer ses décisions.

Nous avons réussi : aujourd’hui, la BCE est indépendante du pouvoir politique, comme toutes les grandes banques centrales. Mais ces institutions ne sont-elles pas tombées dans une autre forme de dépendance, cette fois, auxmarchés financiers ? Lorsque l’on constate l’énorme pression exercée par ces derniers en faveur de telle ou telle décision monétaire, on peut légitimement se poser la question. Cela confirme qu’aujourd’hui les mouvements de capitaux font la loi.

 

Vous pointez les graves dysfonctionnements du système monétaire actuel. Quelles en sont les causes ?

 

La plupart des troubles financiers que nous observons aujourd’hui sont, selon moi, le fruit de l’éclatement des accords de Bretton Woods, en 1971. A l’époque, nous sommes passés d’un système coopératif, où les taux de change étaient fixes, à un « non-système », sans règles, où les taux de change sont flottants. Désormais, c’est le règne du chacun pour soi en matière monétaire. Il en résulte un grand désordre, où les asymétries sont graves.

Les grands centres financiers, comme les Etats-Unis, n’ont aucun mal à emprunter sur les marchés, quel que soit le montant de leurs déficits. En revanche, les petits pays sont immédiatement sanctionnés dès que leurs finances publiques sont dans le rouge, ne serait-ce que par le départ violent des capitaux. En 2001, après des années de crise économique, l’Argentine a ainsi vu ses coûts d’emprunt s’envoler et a fait défaut. Elle a été exclue des marchés pendant quinze ans.

D’une certaine façon, le risque est de revenir au système des années 1930, où les dévaluations compétitives à la chaîne et la non-coordination des politiques économiques exacerbaient les tensions entre Etats.

 

Chaque réunion du G20 appelle pourtant à une meilleure coordination des politiques monétaires. Pourquoi celle-ci tarde-t-elle à venir ?

 

Là encore, il faut remonter au début des années 1970 pour le comprendre. A l’époque, les Américains étaient fatigués que le billet vert, alors la seule devise convertible en or, soit le pivot du système monétaire international. Ils se sentaient pris au piège : dévaluer leur devise était inenvisageable, mais ils perdaient en compétitivité du fait de la forte inflation. En outre, les dépenses publiques liées au financement de la guerre du Vietnam s’envolaient…

La situation devenait intenable. Voilà pourquoi, en 1971, les Etats-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or, ouvrant la voie à l’adoption des taux de change flottants, en 1973. Cette décision leur a permis de regagner une plus grande liberté dans leur politique économique. Liberté à laquelle ils sont depuis très attachés. Cela explique, me semble-t-il, leur réticence à toute nouvelle forme de coordination susceptible de représenter une contrainte trop forte.

 

Votre ouvrage parcourt cinquante ans de crises financières dans le monde. Qu’ont-elles en commun ?

 

La dette. Toutes les crises financières sont le résultat d’une bulle d’endettement, qui finit par éclater avec fracas. C’est, là aussi, l’un des effets secondaires du « non-système » monétaire où nous sommes depuis 1973 : il encourage la dette ! Auparavant, les Etats étaient contraints de limiter leur endettement pour être en mesure de maintenir un taux de change stable. Mais ce garde-fou a disparu. Aujourd’hui, le tableau est sombre : selon McKinsey, la dette mondiale a gonflé de 56 000 milliards de dollars (49,5 milliards d’euros) depuis 2007. Aucun grand pays n’a réussi à réduire significativement son ratio de dette sur produit intérieur brut (PIB). C’est inquiétant.

 

Le traitement de la crise d’endettement de l’Amérique latine auquel vous avez participé dans les années 1980 a été très critiqué. A juste titre ?

 

On a beaucoup dit que les programmes d’ajustement demandés par le FMI à ces pays ont été destructeurs. C’est oublier que le clientélisme et les dépenses improductives y étaient à l’origine de l’accumulation des dettes. Avant d’envisager un allégement de celles-ci, il était donc essentiel de mener les réformes qui ont permis de rétablir les grands équilibres, et contribué au retour de la croissance dès les années 1990 dans ces pays.

 

Quels souvenirs gardez-vous de ces années ?

 

Les hommes derrière les grandes décisions prises lors de ces crises m’ont beaucoup marqué. Il y avait alors beaucoup moins d’acteurs qu’aujourd’hui. Lors de mes années à la tête du FMI, que je qualifie de « magiques », j’étais en mesure d’interagir avec quelques personnalités fortes, qui avaient en commun d’inspirer confiance et d’avoir une parole aussi ferme que crédible.

Je pense, par exemple, à Paul Volcker, président de la Réserve fédérale entre 1979 et 1987, ou encore à Nicholas Brady, qui développa, en 1989, des programmes d’aide et de réduction des dettes des pays en développement. J’ai voulu que ce livre, inspiré des notes prises au cours de ces années et de mes souvenirs, raconte également l’histoire de ces hommes.

 

Lire l’interview dans Le Monde

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